L’histoire du premier orgue électrique

L’orgue de la collégiale saint Laurent à Salon de Provence

De part sa taille et sa complexité, l’orgue est le seul instrument de musique à avoir fait l’objet d’autant d’innovations depuis sa création par l’ingénieur grec Ctésibios d’Alexandrie, au III° siècle avant J-C. S’il a ainsi su s’adapter aux progrès techniques au fils des siècles, la période la plus riche en nouveautés a été le XIXème siècle. En effet, les progrès et inventions techniques de la période de la révolution industrielle, qui a débuté à la fin du XVIII° au Royaume-Uni, n’a pas seulement touché le textile et la métallurgie mais aussi les instruments de musique et plus particulièrement l’orgue, avec la recherche de nouveautés, d’innovations en tout genre, de l’étendue des possibilités musicales, de puissance et de la fiabilité des instruments.

Rappelons d’abord que la France a encouragé le développement industriel, par le biais de concours destinés à promouvoir la recherche technologique en distribuant des récompenses aux meilleurs, comme le faisaient déjà les anglais. Ainsi, Aristide Cavaillé-Coll a par exemple bénéficié de cette reconnaissance pour ses travaux sur la scie circulaire ou pour les perfectionnements apportés aux orgues de l’église Saint Sulpice.

Les organistes ont aussi incités les améliorations technologiques et les perfectionnements de leur instrument dans le but de varier la palette sonore, ajouter de l’expressivité et la puissance à l’orgue, le transformer en un véritable orchestre et faciliter son utilisation. Le passage de la traction mécanique à pneumatique, puis tubulaire, électropneumatique et enfin électrique a permis de répondre enfin aux attentes de l’époque. On a ainsi pu créer des instruments plus grands et plus souples, permettant de jouer des transcriptions de Beethoven ou Rossini, ou d’accompagner des chœurs de plusieurs milliers de personnes.

Charles Spackman Barker

Notons que l’invention de Charles Spackman Barker en 1839, appelée « Machine Barker » avait déjà permis aux facteurs d’orgue de créer de très grands instruments, comme Aristide Cavaillé-Coll à Saint Denis (1841) ou William Hill à la cathédrale de York. On avait ainsi pu augmenter le nombre de soupapes actionnées par une même note et réduire la force exercée par l’organiste sur les claviers. Mais l’invention restait limitée par le fait que les efforts mécaniques toujours transmis par des vergettes et des abrégés et que la latence importante due à la propagation de l’air à la vitesse du son (340 m/s) dans les tubes rendaient le système complexe, voire impossible à mettre en œuvre dans certains cas, comme d’une console trop éloignée.

L’impulsion électrique se propageant à 300.000 km/s pouvait permettre de rendre la transmission instantanée, mais comment ?

L’électroaimant

Tout ceci n’aurait pas eu lieu sans l’invention de l’électroaimant par William Sturgeon en 1825. L’électroaimant est un composant électrique constitué d’un bobinage et d’une pièce polaire en matériau ferromagnétique doux appelé cœur magnétique qui canalise les lignes de champ magnétique. Il convertit l’énergie électrique en énergie magnétique.
L’électroaimant a ainsi permis de convertir l’impulsion électrique de façon à faire par exemple sonner une cloche.
William Wilkinson, un facteur anglais avait tenté sans succès d’appliquer l’invention de William Sturgeon à l’orgue en faisant ouvrir les soupapes à l’aide d’électroaimants.

William Sturgeon


Gustave Froment (1815-1865), inventeur du télégraphe à clavier et du pendule de Foucault a été le premier à vouloir appliquer l’invention de l’électroaimant à la musique, avec la création du piano à timbres. Aristide Cavaillé-Coll et surtout son fils Gabriel se sont intéressés à ses travaux.

Les brevets

De nombreux brevets ont été déposés en France et Grande Bretagne. Alexander Bain (1811-1877), horloger écossais, aurait déposé le premier brevet en 1847 portant sur une traction électrique des touches d’un clavier, mais c’est le brevet du facteur d’orgue Pierre Emile Stein, en 1852, qui révèle des concepts véritablement novateurs. Il construit un petit orgue avec lequel il tenta sans succès d’imposer son invention.

Alexander Bain

Il faut dire que le système de Pierre Emile Stein reposait sur la traction directe, avec de gros électroaimants, mais cela impliquait une puissance de piles qui n’existait pas ou coutait alors trop cher. Aristide Cavaillé-Coll récupérera cet orgue, ce qui montre sa curiosité à l’égard de l’électricité. On retrouvera d’ailleurs cet orgue dans l’inventaire de 1892 lors de la faillite d’Aristide Cavaillé-Coll.

Le brevet de Barker

Il faudra attendre 1862 pour que Charles Spackman Barker dépose un nouveau brevet.

Charles Spackman Barker qui avait crée une manufacture en France avec son associé Charles Verschneider, n’avait pas encore adhéré aux recherches de Pierre Emile Stein.  C’est lors de sa rencontre en 1860 avec le docteur Albert Peschard qu’il s’intéresse enfin au potentiel de l’électricité. Il est probable que Charles Spackman Barker trouvait dans l’électricité une avancée notable suite à l’incendie du Grand orgue de Saint-Eustache dont il avait été la cause en mettant le feu aux vergettes après avoir malencontreusement lâché une chandelle.

Albert Peschard

Il pressentait que, contrairement à l’invention « tout électrique » de Pierre Emile Stein, il était préférable de s’en tenir à un système « pneumato-électrique ». Barker garde alors sa machine pneumatique pour tirer la soupape de la laye mais fait fonctionner le clapet de commande par un électroaimant.

Le premier orgue

Les premières réalisations d’orgues à transmission électrique sont donc le fruit de la collaboration entre Albert Peschard et Charles Spackman Barker. La maison Barker-Verscheider construisit trois orgues à traction électrique. Le premier devait être celui de l’église Saint Augustin à Paris, mais les retards des travaux qui ont portés l’inauguration en 1868 font que c’est en réalité l’orgue de la collégiale Saint Laurent de Salon de Provence (13), inauguré en 1865, qui a été le premier orgue à traction électrique. Le troisième orgue, installé à Saint-Pierre de Montrouge, sortira de la manufacture en 1869. Il sera malheureusement détruit en 1871.

Collégiale Saint Laurent de Salon de Provence (13)
La collégiale est aussi connue pour abriter le tombeau de Nostradamus
David Sénéquier, le titulaire de l’orgue, à la console


Composition d’origine

Grand-Orgue (54 notes) Récit expressif (54 notes) Pédale (25 notes)
Bourdon 16’ Bourdon 8’ Flûte 16’
Montre 8’ Gambe 8’ Flûte 8’
Bourdon 8’ Flûte harmonique 8’ Contrebasse 16’
Flûte 8’ Kéraulophone 8’ Violoncelle 8’
Salicional 8’ Voix céleste 8’ Basson 16’
Prestant 4’ Flûte harmonique 4’ Trompette 8’
Plein jeu V Gambe 4’
Bombarde 16’ Trompette 8’
Trompette 8’ Clarinette 8’
Clairon 4’ Basson-Hautbois 8’
Voix humaine 8’
Accouplement Réc./G.O. Tirasse G.O./Péd.
Appel et renvoi d’anches G.O. Appel et renvoi d’anches Réc.
Trémolo



La traction « pneumato-électrique » des notes comporte :

  • des contacts à balais (un par note) en bout de touche
  • des électroaimants sous la laye
  • chaque électroaimant commande un piston
  • chaque piston libère l’air sous pression qui gonfle un soufflet de tirage
  • chaque soufflet, disposé sous la laye (à l’aplomb des soupapes) tire la soupape

Charles Verschneider, l’associé de Charles Spackman Barker n’aura pas le privilège d’inaugurer l’orgue car il décède avant la réception de l’instrument.
Le procès verbal, signé le 13 septembre 1865 par Etienne-Paul Charbonnier, organiste de la cathédrale d’Aix-en-Provence, George Schmitt et François Seguin Aïné, mentionne ceci :

« les différentes pièces dont cet ancien mécanisme se composait, telles que balanciers, vergettes, équerres, rouleau d’abrégés, etc, sont remplacés par de simples fils conducteurs en rapport à la fois avec une pile électrique, les claviers, et les soupapes des sommiers. Le courant dont le passage se trouve déterminé par l’abaissement des touches des claviers sous les doigts de l’organiste, agit par le seul moyen d’un appareil composé d’un électroaimant et d’un petit levier pneumatique, combinaison nouvelle brevetée récemment.
Ce changement produit des résultats qu’on ne pouvait obtenir jusqu’à ce jour, il constitue un admirable progrès par la précision et la netteté de son fonctionnement ; c’est, en un mot une transformation radicale dans l’art de la facture d’orgue. »

L’orgue de Salon de Provence aujourd’hui

Cet orgue qui avait connu une vie sans histoire pendant un siècle a été fortement endommagé au cours des cinquante dernières années. Il est inutilisable depuis plusieurs décennies et nécessite un relevage complet. Étonnement, il n’a été classé au titre des Monuments Historiques que le 11 juillet 1977 alors qu’il représente un jalon essentiel de l’histoire de l’orgue.


Copain des tuyaux

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